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La connivence de la gauche et de la finance, de Voltaire à Mitterrand

Le Point : Les principaux leaders de gauche ont rarement le statut social et patrimonial de leurs idées. Comment l’analysez-vous ? 

Max Gallo : C’est le cœur du problème politique de la gauche depuis des décennies, sinon depuis son origine. Le fondement de l’inégalité parmi les hommes, selon Rousseau, c’est la propriété. Les leaders de gauche évoluent, en outre, dans le pays d’une France catholique ayant un rapport particulier à l’argent. Un pays où l’égalité est la clé de voûte des valeurs républicaines. La gauche s’est donc drapée dans une sorte d’ascétisme. Pensons au Parti communiste, qui exigeait de ses élus qu’ils logent dans des habitations à loyer modéré et qu’ils donnent la totalité de leurs émolument au parti. Dans le même temps, Léon Blum était accusé de déjeuner dans une vaisselle en or… Il existait déjà ce conflit entre l’accusation de mode de vie et le propos. Le propos était notamment de présenter la droite comme liée à l’argent. Quand François Hollande critique la finance, cela fait écho. Son discours consiste à dire « Nous sommes la pureté par rapport à l’argent qui corrompt » et « Nicolas Sarkozy est le Fouquet’s, le président des riches ».
Le rapport de la gauche à l’argent a bien changé…
Il a changé non pas avec l’arrivée de François Mitterrand à la tête du Parti socialiste, en 1971, mais avec le tournant de 1983. Cela dit, à mes yeux, la vraie rupture a eu lieu en Mai 68 et elle est intégrée politiquement en 1981. La génération 68 arrive au pouvoir et s’accommode de la libre circulation des capitaux, de l’économie de marché et des années fric. « Treize ans déjà, coucou nous revoilà! » ai-je entendu dans un cortège en mai 1981. Comme il est donc curieux, aujourd’hui, d’entendre François Hollande stigmatiser la finance et les riches, alors que nous avons eu un socialiste directeur général du FMI, qu’un autre est responsable de l’OMC et un troisième de l’Autorité des marchés financiers.
Pourquoi la gauche n’a-t-elle jamais pu se doter d’un chef issu du prolétariat ? De Jaurès à Mitterrand, la bourgeoisie a dominé…
En effet. Dans l’histoire de France, il y a eu un compromis passé entre les puissances d’argent et la gauche. Au XVIIIe siècle, Voltaire fait partie des vingt plus grandes fortunes françaises. Il n’avait pas le même rapport que Rousseau à la société, aux institutions, à l’argent… Or personne ne niera que Voltaire était un défenseur des droits de l’homme. La France est le pays où il existe à la fois un discours radical et des intellectuels de gauche porteurs de ce discours et membres du système qu’ils dénoncent.
Avant d’être Premier ministre, Pierre Bérégovoy a été fraiseur, cheminot… Une exception qui pourrait se reproduire, selon vous ? 
Malheureusement, je ne le crois pas. Il faut être issu de la caste pour être reçu au festin du pouvoir. Pierre Bérégovoy était un homme intègre avec un parcours original. Il s’est suicidé après avoir été pris dans une tourmente financière personnelle. On lui a prêté de l’argent et on l’a maintes fois accusé de corruption. Son cas est emblématique, pour les couches populaires, de la tragédie que représente la conversion à l’argent.
L’honneur n’est-il pas du côté des nantis qui réclament à leur détriment une justice fiscale ? 
Il est vrai que les élites de gauche sont souvent constituées de gens qui ont renoncé à leur statut privilégié. Mais il faut qu’elles aillent jusqu’au bout : il ne faut pas se servir de ce thème de l’argent comme d’un leurre. Pour imposer au système une régulation, il faut rompre avec lui. Il faut être radical. Or on a constaté l’inverse, c’est-à-dire l’absorption par ce milieu de la finance des leaders de gauche. Une connivence s’est créée.
Le problème n’est-il pas d’abord celui d’une éthique du comportement de la part des élus riches ? A droite, Borloo, beaucoup plus riche que Sarkozy, fait homme du peuple…
Absolument et c’est primordial. Mais les politiques qui oublieraient la valeur d’égalité, qui est le ressort de notre Histoire, sont menacés d’être rejetés. Les théoriciens de la gauche ont d’ailleurs remplacé ce mot d’égalité par équité. L’équité, c’est la justice, la morale. L’égalité, c’est l’égalité réelle, dans les faits.

Le Point n°2060 du 8 au 14 mars 2012

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