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« Ex-68tards, vous êtes vieux et votre culture aussi. »

Je suis né le 22 mai 1968.
A ce titre, et à ce seul titre – disons, biologique – je revendique le droit de me considérer comme un enfant de mai 68. Et du même coup, ce droit, ce statut, j’exige qu’il soit définitivement ôté à ces enfants triste de Mai 68 qui, depuis trente ans, se prétendent les exclusifs détenteurs de ce label.
Désolé, les gars, mais, ne vous en déplaise, vous êtes aujourd’hui des vieux; « Professeurs, vous êtes vieux, votre culture aussi », gribouilliez-vous sur les murs de Censier et de Nanterre. Retour à l’envoyeur. « Ex-68tards, vous êtes vieux et votre culture aussi. »
Premier symptôme de votre gâtisme précoce, cette manie de commémorer tous les cinq ans Mai 68, via les médias que vous avez conquis. Vous vous comportez là, eh oui, comme les rescapés de 14-18, de 39-45, de l’Indo et de l’Algérie. A ceci près que le culte de leurs années héroïques est justifié, lui : ils entendaient les balles claquer, risquaient leur peau et perdaient des camarades de combat. Pour de vrai.
Entendons-nous bien. Ce que je vous reproche n’est pas vôtre âge mais le fait que, sous prétexte d’avoir « fait » 68, comme d’autres « font » des tartes aux pommes, vous revendiquiez un statut faustien d’éternels jeunes gens. Edgar Morin a salué jadis en vous « le parti de la jeunesse » ; vous continuez à croire, trois décennies plus tard, que vous l’incarnez. Vous avez eu vos heures de gloire pendant quelques semaines, vous êtes aujourd’hui à l’image des Trente Piteuses au cours desquelles ma génération a grandi. « L’éternelle jeunesse est impossible », remarquait Kafka dans son journal intime ; « même s’il n’y avait d’autre obstacle, l’observation de soi-même la rendrait impossible ». Observez-vous un peu plus.

Se tromperait-on beaucoup en avançant que ce phénomène de mode actuel qu’on appelle le jeunisme est un peu la maladie sénile du gauchisme ? Est-il indécent de se demander si le culte médiatique, publicitaire, social et culturel du jeune n’est pas entretenu à dessein par vos soins, ex-jeunes refusant puérilement de vieillir ? Et, a contrario, cette idée sourde qui se développe, faisant de la vieillesse une insulte et la faisant débuter à soixante-dix ans plutôt qu’à soixante ans, ne participe-t-elle pas de la même tendance ? Tous les leaders de Mai 68 sont nés dans les années 40. Ils ont soixante ans aujourd’hui et pensent que mûrir, c’est déjà mourir.

Oui, vous avez soixante ans. Certains d’entre vous, horresco referens, son grands-mères et grands-pères. D’autres, titulaires de la carte Vermeil. Virtuellement, car je doute que vous la demandiez . Non par souci de faire des économies à la SNCF mais parce que la réclamer vous forcerait à reconnaître votre âge. Donc admettre qu’il est temps de laisser place, ce qui signifierait perdre le pouvoir. Et c’est bien de cela qu’il s’agit : garder le pouvoir. Comme de Gaulle et les autres il y a trente ans. Votre vieillesse est votre naufrage.

Vous êtes les nouveaux conservateurs – ce mot qui commence si mal, pour reprendre la remarque du duc d’Orléans. Marcel Jouhandeau avait raison lorsqu’il vous lançait : « Rentrez chez vous ! Dans dix ans, vous serez tous notaires. » Avant cela, il aura fallu que vous vous acharniez sur un notaire de Bruay-en-Artois que vous suspectiez à tort d’avoir commis un crime. A la vérité, son seul crime était son statut social et professionnel. Le vôtre aujourd’hui. « Repentance, j’écris ton nom » : « verra-t-on un jour ce tag sur un mur ?

Vous êtes la queue d’une comète agonisante et ma génération veut changer de galaxie. Surtout, elle ne veut plus de vous comme porte-parole de ses inquiétudes ou de ses passions parce que celles que vous lui prêtez ne sont pas les miennes. Ce sont les projections de vos inquiétudes et de vos passions passées que vous recuisez habilement à la sauce contemporaine. Albert Camus disait qu’en vieillissant, on passe de la passion à la compassion. Vous allez plus loin (déjà à l’époque, vous vouliez dépasser Camus et son humanisme) : au lieu d’accompagner ou de partager nos passions, vous prétendez nous les dicter;

A l’automne 2000, le magazine mensuel Technikart, conçu et lu par des trentenaires, publiait un dossier-réquisitoire contre « les nouveaux réacs » : vous. Sans concession mais sans illusion non plus, Patrick Williams, à l’origine de cette initiative, présidait que ses critiques seraient récupérées par ceux contre qui elles étaient dirigées. Ce qui fut fait. Le 11 janvier 2001, couverture du Nouvel Obs sur « la colère des 30 ans  » ! Au sommaire : la reproduction de l’article du visionnaire Patrick Williams, un édito gêné de Laurent Joffrin et une tentative misérable de cerner les icônes des p’tits jeunes de trente ans. Où l’on apprend que ma génération aurait donc pour idoles Joey Starr, le rappeur de NTM qui ressemble au Sharkey des James Bond, l’actrice Anna Thomson dont les films ont été vus par quelques dizaines de milliers de Parisiens branchés et Guillaume Dustan dont les livres sont lus par quelques centaines d’habitants du Marais et de Saint-Germain-des-Prés. Tout ça est totalement bidon. Ma génération écoute peu de rap, préfère Sandrine Bonnaire à Anna Thomson et ne connaît pas Dustan. De toute façon, il n’y a rien de plus grotesque que les vieux se mettant dans la peau des jeunes. Mais peu importe : le lecteur du Nouvel Obs (moyenne d’âge ?) retiendra que son beau journal s’intéresse aux enfants biologiques de 68. Qu’il les écoute et entend leurs inquiétudes et leurs passions. Au fond, vous êtes bien ces « enfants gâtés de Mai 68 qui n’ont pas su vieillir » dont parle Bernard Préel dans Le Choc des générations.
Enfants gâtés ? Certes. Pourris-gâtés, même. Un livre de Louis Chauvel paru en 1998, La Cohorte des générations, montrait, chiffres à l’appui, l’ampleur du fossé social et financier qui existe entre ceux qui ont « fait  » 68 et nous, leurs enfants. Nous, les frères d’Hippo, le héros du film Un monde sans pitié d’Éric Rochant : « Qu’est-ce qu’on a, qu’est-ce qu’ils nous ont laissé ? Des lendemains qui chantent ? Le grand marché européen ? On a que dalle, on a plus qu’à être amoureux, comme des cons, et ça, c’est pire que tout. »

Les Hippo ont succédé aux hippies qui sont entrés dans la vie active à une époque de plein emploi, où les salaires d’embauche des jeunes était comparables à ceux des anciens, où le salaire annuel d’un quinquagénaire était supérieur de 15% à celui d’un trentenaire. Il l’est aujourd’hui de 40%. Temps béni où on ne disait pas, à dix-huit ans « quel travail vais-je pouvoir faire ? » mais « quel travail vais-je vouloir faire ? »…

Stagnation du niveau de vie et du nombre de départs en vacance, hausse du coût du logement, ascension du nombre de suicides, réduction de la mobilité sociale ascendante : toutes données sociologiques propres  à ma génération, les 68tards n’y ont jamais été confrontés dans leurs jeunes années. Ils appartiennent à génération dorée qui a qui a bénéficié des meilleures allocations familiales du siècle passé et bénéficiera des meilleures retraites du siècle précédent. Qu’on songe, par exemple et non sans effroi, que le RMI – « réservé au jeunes – est aujourd’hui inférieur au minimum vieillesse.

http://www.oragesdacier.info/2012/04/ex-68tards-vous-etes-vieux-et-votre.html

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