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Voyage au pays des bobolcheviques

Tout le monde connaît les bobos qui ont envahi les centres-ville, moins leur nouvel avatar : les bobolcheviques, qui ont plébiscité Mélenchon à la dernière présidentielle. Qui sont ces bobos qui se prennent pour des prolos ?

Tout le monde s’accorde à dire que Jean-Luc Mélenchon a fait une campagne absolument remarquable : musclée, gouailleuse, vibrante, avec un petit côté “Gavroche chez les bobos”. « On me connaît partout, / De Clignancourt à Belleville. / Je suis aimé par tous, / Sauf par les sergents de ville », fredonnait le gamin de Paris. Au fond, c’est comme si “Méluche” nous avait ramenés un siècle et demi en arrière, dans une chanson de Béranger. C’était à la fois dépaysant, distrayant et surréaliste.

La foule en redemandait. Non sans cabotiner, le leader du Front de gauche récitait un texte qui aurait pu être écrit par Robespierre avec la voix de Georges Marchais. C’était vraiment « too much », tant et si bien que les commentateurs en sont venus à parler de « mélenshows », sortes de son et lumière marxistes avec bonnet phrygien et accordéon. Le hic, c’est qu’il n’y avait plus rien de populaire dans ces reconstitutions historiques parodiques. Le peuple était omniprésent, mais seulement dans les discours. Plus Mélenchon invoquait « les damnés de la terre » et leur « bleu de chauffe », plus les bobos affluaient place de la Bastille ou sur celle du Capitole à Toulouse, et à Marseille, Lille et ailleurs. Pendant ce temps, les “prolos” se préparaient à glisser dans l’urne, du fond de leur région sinistrée, un bulletin Marine Le Pen (à 35 %, selon une enquête OpinionWay-Fiducial réalisée le 6 mai, jour du premier tour), Mélenchon n’arrivant qu’en quatrième position chez les ouvriers, derrière Hollande et Sarkozy.

Prolos 1952

Il faut bien le concéder : les prolos reviennent à la mode, du moins dans l’édition et les partis politiques, contrairement aux bobos. Personne ne les aime, ceux-là, ni les sociologues qui trouvent l’expression trop floue, ni Mélenchon qui ne jure que par les sectionnaires en haillons de 1789, ni les bobos eux-mêmes qui ne se reconnaissent qu’à contrecoeur dans ce Bobo sapiens exaspérant, nouveau Bourgeois gentilhomme aspirant non plus à se pavaner parmi la noblesse mais à intégrer les rangs de la bohème artistique.

 

Bobo 2012

 

C’est pourtant un phénomène de société, sinon de masse (ne les estime-t-on pas à 2 ou 3 millions de personnes ? ), visible à la “gentrification” des centres-ville et à la consécration des professions du tertiaire, les bobos étant « surreprésentés dans les métiers manipulateurs de symboles : les médias, la communication et le marketing », comme le signale Éric Dupin dans l’Hystérie identitaire (2004) – les fameux “créatifs culturels” qui sont entrés en résonance avec « le nouvel esprit du capitalisme ».

Leur rapport à l’argent est à la fois complexe et décomplexé. Ils en ont, mais aiment à penser que leur capital est d’abord culturel. En réalité, ils balaient un spectre qui va des CSP+ (catégorie socioprofessionnelle supérieure) aux CSP – . À l’élite salariale bobo s’adjoint ainsi une population flottante qui brasse des intermittents du spectacle, des vacataires de l’enseignement, des étudiants qui végètent en fac, des stagiaires, des pigistes ou des photographes free-lance, etc.

Dans une vaste enquête coordonnée par les chercheurs Etic Agrikoliansky, Jérôme Heurtaux et Brigitte Le Grignou à l’occasion des élections municipales de mars 2008 dans le Xe arrondissement de Paris, au coeur de ce “boboland” si bien croqué par Philippe Dupuy et Charles Berberian dans leur bande dessinée Bienvenue à Boboland, il apparaît que les électeurs de gauche du Xe appartiennent en majorité (58 %) aux professions intermédiaires : enseignants du secondaire, journalistes (dont un tiers de pigistes) et professionnels des arts et du spectacle, pour une part déclassés – ce qu’on appelle “les intellos précaires” depuis la parution du livre d’Anne et Marie Rambach (2001) et qui conjuguent un haut niveau d’études avec un statut social instable et des revenus aléatoires. Pour beaucoup, c’est un choix de vie. Ils ne veulent pas “faire carrière”, au désespoir de leurs parents, mais décrocher des “gratifications symboliques” : un papier ou un rôle prestigieux. « À Paris , 50 % des RMistes sont soit des intellos, soit des artistes », relèvent Anne et Marie Rambach.

Leur idéal ? Consommer bio, équitable, solidaire, se déplacer à Vélib’, flâner le long du canal Saint-Martin et bien sûr résider dans l’Est parisien, à Montreuil, aux Lilas ou dans les quartiers naguère populaires des grandes villes qui ont vu les prix de l’immobilier flamber. On peut les retrouver le soir, à l’heure de l’apéro, dans des bistrots branchés qui répondent aux noms kitschissimes d’Usine, de Réfectoire ou de Cantoche. Ou comment recycler la culture ouvrière – des tables en Formica au folklore kolkhozien – et la marier à la contre-culture “pop”. Dans leur Sociologie de Paris (2004), le couple Pinçon-Charlot, pourtant bien peu suspect de dérive droitière, a relevé leurs contradictions sociales, eux qui prêchent la mixité sociale et le multiculturalisme et placent sans vergogne leurs enfants dans des écoles privées.

Avec cela, on ne sera guère surpris d’apprendre qu’ils sont généralement de gauche, même si les sondeurs savent combien leurs velléités politiques sont changeantes et capricieuses. Ils ont “ado-ré” Besancenot en 2002, Bayrou en 2007, Cohn-Bendit en 2009 (aux européennes) et Mélenchon en 2012. Car « comme dans les séries qu’ils dévorent, il faut savoir les tenir en haleine, sinon ils vous zappent », constate Pierre-Louis Rozynès dans le Nouvel Économiste. Après avoir testé le rose bonbon, puis adopté le vert fluo, ils ont plébiscité en 2012 le rouge prolétarien, nouveau pavillon du “bobolchevisme”. C’est à Technikart, le magazine culturel de la gauche branchée, que l’on doit la première occurrence du terme, en 2005, en pleine “besancenomania”.

Synthèse des bobos et des bolchos, le bobolchevisme était depuis tombé en désuétude, à croire qu’il exprimait la vérité du “facteur de Neuilly”, nettement moins celle du tribun goguenard du Front de gauche.

Quand l’intello-bobo remplace le prolo-métallo

Mais pour qui a bien regardé les meetings de Mélenchon, il ne fait aucun doute que Besancenot n’a pas disparu des écrans. Il a seulement quitté la scène pour se réfugier dans la salle. Qui n’a repéré, place Stalingrad, le soir du 22 avril, des milliers de petits clones de Besancenot offrant le même profil lisse que le fondateur malheureux du NPA ?

Les bobolcheviques se distinguent des militants classiques de l’extrême gauche par leur virginité politique. Le “gloubiboulga” gauchiste qui leur tient lieu de catéchisme révolutionnaire doit plus aux polars de Fred Vargas, aux fascicules de Stéphane Hessel et aux chansons de Manu Chao qu’à la Misère du monde de Bourdieu. Dans leur esprit, la révolution passe par les Guides du routard et les produits Max Havelaar. Eux aussi ont fait un rêve : revivre la Commune de Paris, même s’ils n’en connaissent l’histoire qu’à travers la bande dessinée de Tardi. Leur culture militante est si pauvre qu’ils devaient, pour suivre l’Internationale que Mélenchon reprenait à chacun de ses rassemblements, déchiffrer les paroles défilant sur les écrans géants à la façon d’un karaoké.

Proches des “Indignados” et des “Anonymous” reconnaissables à leur masque tiré de la BD culte, V pour Vendetta, ils ne se retrouvent ni dans la gauche molle ni dans la gauche folle, ni chez les libéraux-libertaires ni chez les paléo-marxistes. Si on devait les identifier sur un atlas politique, ils se situeraient quelque part entre le Jurassic Park trotskiste, avec ses fossiles du crétacé issus de la quatrième Internationale que sont Lutte ouvrière et le NPA, et le monde des Bisounours familier du PS et des Verts. Philippe Muray les appelait les “mutins de Panurge”. Sans eux, Mélenchon n’aurait réuni qu’une poignée de trotskistes orphelins d’Arlette Laguiller et d’Olivier Besancenot, quelques débris de l’altermondialisme, d’inoxydables staliniens et des écologistes découragés par “Eva dans le mur”.

Mélenchon savait si bien qu’il s’adressait d’abord à cet intello-bobo (plutôt qu’au prolo-métallo) qu’il a soigneusement pris soin d’installer son QG de campagne aux Lilas (93), dans un bâtiment surnommé, selon les codes en vigueur chez les bobos, “l’Usine”. À partir de là, il a pu jouer au sans-culotte avec le culot d’un ex-sénateur de l’Essonne. À sa décharge, concédons qu’il a rompu avec une certaine imagerie libérale-libertaire de la gauche caviar et soldé la “prolophobie” du PS, mais sans renoncer pour autant au “sans-papiérisme” et au tout-immigration. Résultat : les ouvriers lui ont tourné le dos. Comparant le vote Mélenchon en 2012 (11,10 %) et le vote Robert Hue en 1995 (8,64 %), Michel Bussi, chercheur à l’université de Rouen, constate ainsi que « le vote Mélenchon est moins un vote ouvrier remobilisant l’électorat communiste qu’un vote nouveau agrégeant diverses protestations et entrant en concurrence avec le FN – il y a un survote Mélenchon autour de villes de l’Ouest comme Nantes ou Caen, de la part de “déclassés” qui y voient une autre forme de protestation que le FN – ou avec le PS chez les urbains ». On a pu le vérifier dans l’Est parisien, où Mélenchon a réalisé des chiffres largement supérieurs à sa moyenne nationale, avec une pointe à 17,4 % dans le XXe arrondissement (contre 6,94 % pour Marine Le Pen). Même constat en Seine-Saint-Denis (17 %) – soit les bobos et les enfants de l’immigration, suivant en cela la logique du rapport Ferrand.

François Hollande est au dessus des 60 % dans 10e, le 11e, le 18e, le 19e et le 20e arrondissement. Son record est dans le 20e où il réalise 71,83 % des voix. Nicolas Sarkozy, lui, fait le plein chez les bourges du 16e, où il amasse 78,01 % des voix !  Un candidat urbain  Le discours et le ton du Président a séduit également dans l’ensemble des grandes villes dans lesquelles nous visons. François Hollande a plus à 62,39 % des électeurs à Lille, 61,53 % à Nantes, 62,54 % à Toulouse, 54,70 % à Strasbourg, 57,18 % à Bordeaux, 53,12 % à Lyon, et même à Marseille (la ville la moins bobo de France) où le nouveau président a réalisé 50,87% des voix .

Moralité ? Rarement l’offre politique aura aussi peu coïncidé avec la demande électorale de la classe ouvrière. C’est le drame de Mélenchon qui, pour rattraper le peuple, est obligé de courir après Marine Le Pen, comme un suceur de roue, selon l’expression si parlante du jargon cycliste. Son Paris-Roubaix à lui a pour nom Hénin-Beaumont. Aucun bobo sous ces latitudes. On est là au coeur de ces “fractures françaises” qui ont vu l’ancien électorat communiste basculer vers l’autre Front, celui de Marine Le Pen, et tirer un trait sur la révolution, fût-elle parodique.

François Bousquet pour Valeur Actuelles

Voir aussi le site bobodemerde

Et le defunt Trucs de Bobos

Catégories :France, Politique, Société
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