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Villes sous contrôle. La militarisation de l’espace urbain

L’auteur, spécialiste de géographie urbaine, étudie le développement exponentiel des technologies de surveillance et de pistage dans nos métropoles modernes en corrélation avec les nouvelles approches stratégiques en matière militaire, qui font désormais des villes leur principal terrain d’engagement. A l’encontre d’une tradition plusieurs fois millénaire qui, selon la formule du grand stratège chinois Sun Tzu, considérait que « la pire des politiques consiste à attaquer les cités », les armées modernes, de plus en plus souvent engagées dans des guerres asymétriques, investissent les grands centres urbains et délaissent leur champs de manœuvre habituels, faisant de chaque citoyen un insurgé potentiel et de tout civil un terroriste en puissance, profitant de son immersion dans la population et de l’infinité de caches que fournit l’environnement urbain pour mener sa guerre de l’ombre. « Les forces ennemies vont se dissimuler dans le bruit de fond de l’environnement urbain. (…) Dans les ruelles exigües et les canyons urbains, il est impossible de contrôler les civils ou de les identifier comme bienveillants ou malveillants. Des armes cachées sous un manteau, dans un landau ou enroulées dans un tapis peuvent passer inaperçues devant le personnel de sécurité », nous apprend un rapport du renseignement militaire des Marines, cité par l’auteur, qui rappelle par ailleurs que, pour la première fois dans sa longue histoire, l’humanité est devenue une espèce principalement urbaine.

D’où l’emballement de la logique militaro-sécuritaire globalisée qui trace de nouvelles frontières à l’intérieur pour se protéger de la menace terroriste, en redoublant les murs édifiés en dur à l’extérieur, comme en Palestine, ou en forme de dispositif high-tech, combinant radars et systèmes sophistiqués de repérage et de ciblage, comme à la frontière des Etats-Unis et du Mexique, construite par un consortium associant Boeing à la société israélienne Elbit. Dans cette perspective, de simples mouvements migratoires peuvent être considérés comme un acte de guerre, et comme l’affirme le théoricien des questions militaires américaines William Lind, « dans la guerre de quatrième génération, l’invasion par l’immigration peut être au moins aussi dangereuse que l’invasion militaire ». Samuel Huntington soutient aujourd’hui, dans le prolongement de sa thèse sur le choc des civilisations que « la structure même du pouvoir et de l’identité nationale des Etats-Unis est menacée, non seulement par le terrorisme islamiste mais également par la colonisation et la domination des zones urbaines américaines par des non-blancs et notamment par les Latinos ». Dans une nation constituée dès l’origine par l’immigration, ça laisse songeur mais l’essentiel n’est pas là. C’est la frontière intérieure que trace l’antiurbanisme de cette doctrine de la sécurité intérieure et dont le modèle achevé est l’organisation militaire de la ville de Bagdad durant l’occupation américaine, avec ses enclaves et ses « green zones », ses clôtures et ses check-points, les barrières Jersey anti-explosion et la vidéo-surveillance. L’auteur rappelle que toutes ces techniques de traçage et de repérage qui commencent à équiper nos villes et qui rendent nos déplacements et nombre de nos activités transparentes sont nées dans les laboratoires de l’armée et il s’inquiète des capacités d’interconnexion toujours plus étroites entre des dispositifs comme les cartes bancaires et les bases de données financières, les systèmes GPS et la couverture satellitaire mondiale, les codes-barres et les puces de toute sorte, les identificateurs biométriques, les ordinateurs, les téléphones portables, les sites internet de commerce en ligne et les réseaux sociaux. Le risque de fusion de tous ces moyens de repérage a de quoi donner des cauchemars et le meilleur des mondes passerait presque pour un paradis antédiluvien en comparaison. Mais le plus grave pour Stephen Graham, c’est que cette confusion entre les architectures du contrôle et de la guerre fusionnent avec celles de la mondialisation et brouillent les frontières entre soldat et civil, combattant et non-combattant, machine de guerre et machine d’état, temps de guerre et temps de paix.

La géographie des nouvelles frontières entre villes-monde sécurisées du Nord et pôles économiques du Sud produit également ce que l’auteur appelle, en référence à Michel Foucault, un effet retour. Foucault observait que la colonisation, avec ses techniques, ses armes politiques et juridiques avait eu des effets de retour sur les mécanismes de pouvoir en Occident. On pourrait dire que le livre de Stephen Graham est un état des lieux complet de ces effets retour. Un exemple parmi beaucoup d’autres : les drones israéliens conçus pour soumettre les Palestiniens à une surveillance verticale sont aujourd’hui couramment utilisés par la police en Amérique du Nord.

L’auteur évoque la doctrine stratégique née aux Etats-Unis dans l’après guerre froide, la « Révolution dans les affaires militaires », qui se concentre notamment sur les technologies de la discrétion, du ciblage de « précision », des réseaux informatiques et de la géolocalisation par satellite. Dans cette doctrine, la mise en réseau est fondamentale, elle est potentiellement tentaculaire. « Pourtant, ajoute-t-il, comme le démontre la débâcle irakienne, cet armement miracle est sans effet une fois pris dans les bourbiers politiques provoqués conjointement par l’idéologie de la guerre urbaine et coloniale préventive et la résistance qu’elle suscite ». Mais il n’est jamais venu à l’esprit des stratèges du Pentagone que cette Révolution dans les affaires militaires ne s’était accompagnée d’aucune Révolution dans les affaires d’occupation.

Jacques Munier

(Ndlr: Merci à Derville)

 

Catégories :Culture, Histoire, Politique, Société
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