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Et si c’était en prônant l’égalité qu’on créait les inégalités ?

C’est la liberté qui fonde l’égalité, non l’inverse. Aurélie Ledoux revient sur les dérives d’une société égalitariste qui tend à étouffer les libertés en s’attaquant aux distinctions méritocratiques. Extraits de « L’ascenseur social est en panne »

L’ancien ministre nous chante l’air de Figaro : celui d’un monde où les charges et les honneurs exigent davantage que de se donner la peine de naître. L’équivalence entre justice et mobilité sociale apparaît comme une évidence par contraste avec la société d’Ancien Régime : dès lors que ce n’est plus la naissance qui détermine le devenir social, mais les désirs et les aptitudes de l’individu, il devient possible de changer de milieu et de gravir les échelons en fonction de son mérite.

« Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits » et « Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune » : ces deux phrases se suivent pour former l’article 1er de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 parce que ces deux idées sont liées. En mettant fin à l’ordre fixe de la naissance, l’égalité des droits appelle à lui substituer un nouveau principe d’organisation : l’idée démocratique implique le principe méritocratique.

Aussi Figaro ne réclame-t-il pas les richesses du comte mais les mêmes droits que lui, sachant que, plus malin que son seigneur, il obtiendrait davantage encore. L’identité des conditions sociales n’a aucun sens dans une société où les hommes ne sont pas plus identiques qu’un même métier ne peut être exercé par tous. L’égalité des droits n’est donc pas l’identité des sorts. S’agissant des hommes, il n’y a d’ailleurs jamais d’égalité que métaphorique ou métonymique, puisque ce terme désigne une propriété mathématique qui ne vaut que pour des quantités. Ainsi, dire que les hommes sont égaux devant la loi signifie qu’ils ont strictement les mêmes droits, ni plus ni moins. Or cette « égale quantité de droits » n’est elle-même que l’autre nom de l’abolition des privilèges : elle est la forme juridique que prend l’interdiction de la domination d’un homme sur un autre.

L’égalité, y compris celle des droits, n’est donc pas en soi une valeur. Elle en devient une parce qu’elle constitue une condition sine qua non au seul bien politique absolu : la liberté. Comme l’écrivait Rousseau, il n’y a « point de liberté sans lois, ni où quelqu’un est au-dessus des lois ». L’égalité des droits est l’autre manière de formuler l’idée de liberté politique et n’est jamais qu’une paraphrase de ce que veut véritablement dire le mot de « loi ». La liberté fonde l’égalité ; non l’inverse. C’est pourquoi la confusion de l’égalité politique avec l’égalité sociale peut contrevenir à la liberté politique même. On fait de mauvais calculs lorsqu’on prend le moyen pour la fin.

L’amour de l’égalité fait le lit de nouveaux despotismes. Car, lorsque les peuples démocratiques préfèrent l’égalité dans l’esclavage à toute forme d’inégalité, peu leur importe de perdre leur liberté politique au profit d’un État autoritaire et paternaliste, pourvu que tous soient logés à la même enseigne. Au nom de l’égalité des conditions, on peut donc en venir à nier les conditions de la liberté. La centralisation des pouvoirs semble alors préférable au développement de pouvoirs intermédiaires, et toute distinction devient suspecte, comme portant en elle le germe de l’aristocratie.

L’égalitarisme ainsi compris est non seulement liberticide, mais contraire à l’esprit de la démocratie puisqu’en attaquant les distinctions méritocratiques, il sape les fondements d’une organisation ayant pour principe l’intérêt commun. Toute entorse à la méritocratie est alors une double injustice : à la fois injure faite à l’individu, privé de ses possibilités, et préjudice porté à la société, lésée de talents dont elle pourrait bénéficier. Rappeler que l’égalité politique n’est pas l’indifférenciation des sorts sociaux revient ainsi à souligner que les différences ne sont pas sans raison, y compris au sens mathématique de ratio. Ainsi, selon Aristote, la juste distribution ne consiste pas à donner la même chose à tous, mais à proportionner ce que l’on donne au mérite de chacun. Cela même est encore une forme d’égalité : non plus égalité stricte, arithmétique, mais égalité de rapports, proportionnelle. Le même principe de justice qui nous fait traiter identiquement ce qui est égal doit nous faire traiter différemment ce qui est inégal. Le souci de l’égalité appelle paradoxalement une répartition inégale en tant que tous les hommes ne sont pas identiques. Les chantres de la méritocratie se posent donc en défenseurs de l’égalité bien comprise, ou plutôt de ce que l’on désigne désormais sous le terme d’équité.

Vouloir rendre raison des différences sociales amène donc à penser la justice sociale sur le modèle de la justice distributive et à défendre, non une stricte égalité, mais une égalité proportionnée au mérite, c’est-à-dire une inégalité équitable.

Extrait de « L’ascenseur social est en panne« , Flammarion (12 septembre)

Atlantico

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