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Corse indépendante ? Entretien avec Bruno Peraldi . Première partie.

La Corse indépendante n’est plus un tabou dans l’horizon français, et au fil des années elle s’avance vers une autonomie remarquée, et pourquoi pas vers l’indépendance ? C’est à la rencontre d’un Corse que nous sommes allés pour donner la parole à l’un d’eux, chose finalement rare en France. Petit moment avec Bruno Peraldi indépendantiste corse en trois parties.

Laurent Brayard, La Voix de la Russie : Bonjour, Bruno Peraldi, vous êtes Français, vous êtes également Corse et vous avez accepté de répondre à nos questions, mais j’aimerais que vous vous présentiez :

M. Peraldi : Bonjour je suis d’une vieille famille corse, ayant vécu une bonne partie de mon enfance en Corse et l’essentiel de ma vie d’adulte sur le continent (en France), je me suis toujours identifié à ma nature profonde de descendant d’insulaire, en même temps que je me sentais français par mon mode de vie et ma culture politique. Maintenant que j’atteins ce qu’on appelle l’âge mur (56 ans), je peux me retourner un peu pour faire le point sur une vie riche dans de multiples domaines.

Professionnellement, je suis un touche-à-tout. Incapable d’accomplir un travail qui ne m’épanouit pas, où je n’apprends plus rien. Bref, dès que la routine s’installe, je préfère regarder ailleurs. C’est ainsi que j’ai exploré les métiers de la communication, de l’environnement, de la création d’événement, du bâtiment, de la grande distribution… Intéressé d’abord par la médecine, puis par le droit, j’ai une formation de gestionnaire et de technicien de la communication. Actuellement, j’envisage de me reconvertir dans les métiers de l’assurance tout en étudiant la possibilité de reprendre une société de sciage et de parqueterie.

Engagé dans le combat politique à 16 ans dans les milieux nationalistes français, j’ai abandonné assez rapidement le militantisme de parti pour me consacrer aux écoles métapolitiques où j’ai été actif assez longtemps. C’est ainsi que j’ai rencontré de multiples acteurs (y compris russes) qui petit à petit m’ont aidé à me construire une vision du monde assez cohérente.

Cette mouvance nationaliste était, à l’époque, très largement composée de jeunes corses et bretons. Comme la plupart d’entre eux, je prônais un régionalisme qui s’est rapidement radicalisé. Vivant sur le continent, je n’ai pas participé, contrairement à certains de mes amis de l’époque, à la création des mouvements politiques indépendantistes. Mais il est vraisemblable que si j’avais vécu en Corse, j’aurais rejoint le FLNC. Je me suis contenté de participer à diverses actions de l’ARC (Action Régionaliste Corse), le mouvement des frères Simeoni devenu l’UPC (Union du Peuple Corse). Très respectueux des Simeoni pour le travail qu’ils ont initié pour la renaissance du peuple et de la culture corses, je suis désormais moins proche idéologiquement d’eux, leur vision politiquement correcte me gênant beaucoup.

Mon intérêt pour la Russie est assez récent. Anti-communiste primaire dans ma jeunesse, je n’avais suivi les bouleversements récents du monde slave que de façon très théorique, géopolitique. La rencontre fortuite d’un groupe de musiciens sibériens en 2009, sur internet, ainsi que l’organisation, pour eux, de tournées en France, m’a profondément rapproché de ce peuple et de cet immense pays, où j’ai pu faire une première visite en hiver 2011. Depuis, j’observe le redressement spectaculaire du pays opéré par le Président Poutine et ses proches, tout en restant très intéressé par les théories développées par Alexandre Douguine que j’avais découvert, il y a de nombreuses années en France.

La Voix de la Russie : La Corse, l’île de Beauté, est tellement aimée des Français que ces derniers s’en sont emparés de force il y a désormais presque 250 ans, l’histoire commune des deux pays a été ensuite émaillée par quelques drames, de l’amour, de la Gloire aussi, si l’on pense à Napoléon, c’est un personnage qui restera très important dans la cimentation des relations entre la Corse et la France, quel est votre avis à ce sujet ?

M. Peraldi : La relation franco-corse est un peu une relation d’amour-haine. Ou plutôt de méfiance mutuelle. En fait, la France a acheté en 1768 la Corse à une République qui ne la possédait pas vraiment puisque les corses s’étaient déclarés indépendants en 1730, puis en 1735 et avaient créé une république en 1755 (un peu comme si, le parallèle est osé, la Turquie achetait l’Ossétie du Sud à la Géorgie). La relation des corses avec Napoléon est également une relation difficile. De multiples anecdotes pourraient être contées. Mais la réalité est aussi très complexe. Pour les corses, Napoléon est simultanément l’enfant du pays dont la gloire a rejailli sur tous et le fossoyeur de notre indépendance et de notre identité nationale. Mais comme en chaque chose, il n’y a pas une seule vérité : certains continuent à traiter les Bonaparte comme de faux-corses, mais Napoléon n’est en rien responsable des massacres de Corses perpétrés par les armées françaises de Marbœuf et Narbonne. Si le Premier Consul puis l’Empereur était entouré de corses, car il était viscéralement attaché à l’île et avait été un admirateur ardent de Pasquale Paoli, il dirigeait un pays jacobin opposé aux langues et cultures régionales.

A l’époque, comme aujourd’hui, la politique de l’île était marquée par la présence de clans antagonistes. Il est vraisemblable que l’insularité aurait permis, si les clans s’étaient unis, d’obtenir un statut dérogatoire par rapport aux autres régions de la France que nous intégrions. Le principal ciment qui a lié la Corse à la France, reste les guerres de Napoléon où le corps expéditionnaire corse fut important. C’est donc un peu grâce à lui que les corses ont colonisé (!) la France en investissant massivement les corps d’état (armée, police, enseignement, fonction publique) et où leur goût pour la politique les a amené à conquérir des postes électifs sur tout le territoire national. Sans parler de leur apport à l’époque de la colonisation.

Restent les drames : le massacre des forces vives durant la première guerre mondiale, la désindustrialisation de l’île… cela était-il dû au hasard ou à une volonté cachée de brider un peuple volontiers frondeur ? Je pense que lorsque vous écrivez « l’île de Beauté, est tellement aimée des Français que ces derniers s’en sont emparés de force », il s’agit d’ironie. Il est assez clair (et ce le fut davantage il y a quelques années) que si les Corses se méfient de la France tout en se sacrifiant pour elle, les Français ont souvent eu des idées fausses et méprisantes à l’endroit des Corses. Comme beaucoup le disent : « l’île est magnifique, dommage qu’elle soit peuplée de Corses ». Un grand politicien français avait même parlé d’un gêne du crime concernant les insulaires….

La Voix de la Russie : comme vous le savez mieux que moi, la Corse a été la première démocratie européenne et mondiale, bien avant les États-Unis d’Amérique et la France. Nous connaissons Paoli, le célèbre patriote corse, dont la fin de l’histoire fut moins brillante, mais qui reste une figure emblématique patriotique forte pour la Corse, quel est votre avis sur la naissance de la Corse et comment expliquez-vous que ce fut en Corse et pas ailleurs que se forma cette première nation dotée d’une constitution et d’une démocratie parlementaire ?

M. Peraldi : Pasquale Paoli « le père de la nation », reste effectivement, pour les Corses, le personnage historique le plus aimé, voire adulé, et le plus respecté (bien davantage que Napoléon). Pourtant il a commis des erreurs, lui aussi, et il n’était pas le premier « militant nationaliste » que l’île ait connu. A toutes les époques, la Corse a généré des personnalités plus ou moins attachantes, se battant pour libérer l’île des divers envahisseurs ou oppresseurs qui voulaient s’emparer de ce joyau. Contrairement à ce que l’on croit, ce n’est pas Paoli qui fut à l’origine de la première constitution corse mais la Consulta d’Orezza en 1735 (le père de Pasquale Paoli en était un des initiateurs).

Mais c’est la constitution de 1755 votée à la Consulta de Corte, qui est considérée comme la première constitution du monde moderne. En cela qu’elle est basée sur la souveraineté du peuple, la séparation des pouvoirs et le suffrage universel. Les femmes ont le droit de vote, l’enseignement est gratuit, une université est créée. Mais il ne faut pas idéaliser une constitution, aussi belle soit-elle qui a vécu seulement 14 ans (sans pouvoir donc s’appliquer pleinement), avec en contrepoids, un contexte local traditionnel, clanique et clientéliste (l’amour des corses pour les controverses, la politique, « la pulitichella ») qui feront de Paoli moins un « démocrate » selon la vulgate actuelle, qu’un « despote éclairé ». Cette constitution inspira cependant les révolutionnaires américains pour écrire la leur.

Deux facteurs sont primordiaux dans l’apparition de cette première constitution moderne.

1. Nous sommes dans le siècle des « Lumières ». Les idées nouvelles foisonnent. Le jeune Pasquale Paoli, exilé à Naples, s’en nourrit. Officier, c’est aussi un intellectuel qui a suivi l’enseignement d’Antonio Genovesi, il a lu les théoriciens de la Cité de l’Antiquité (Plutarque, Platon et les stoïciens), il est très influencé par le Montesquieu de l’esprit des lois, il fréquente des loges maçonniques, il s’intéresse aux penseurs britanniques de son époque…..

2. Les traditions propres à la Corse où l’existence d’élections dans les « pieve » (cantons) se perd dans la nuit des temps. Dans « l’en deçà des monts » (grosso modo, la Haute Corse), les terres étaient généralement collectives. Et n’oublions pas ce goût génétique des Corses pour la controverse et le débat (politique ou autre) que l’on retrouve aussi dans le patrimoine culturel chanté : les « chjami e rispondi » (joutes verbales improvisées chantées).

Laurent Brayard, La Voix de la Russie : Je vous remercie Monsieur Peraldi, nous nous retrouverons dans une seconde partie à paraître très bientôt sur La Voix de la Russie. A très bientôt à tous !

La Voix de la Russie

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