Accueil > Actualités, Faits divers, France, Politique, Société > Affaire Mohamed Merah : sur la piste de l’émir blanc

Affaire Mohamed Merah : sur la piste de l’émir blanc

Mohamed Merah s’est vraisemblablement radicalisé dans un petit hameau d’Ariège. Enquête sur la communauté d’Artigat et son « émir blanc », Olivier Corel

Olivier Corel, dit « l'émir blanc », est une vieille connaissance des services secrets. La DST l'avait fiché, déjà « retiré » en Ariège, comme proche du réseau afghan de Ben Laden. Ce prédicateur franco-syrien est aujourd'hui soupçonné d'avoir radicalisé Mohamed Merah.

C’est une maison grise adossée à l’une des collines du piémont ariégeois. Depuis quelques jours, chacune des fenêtres y a été méticuleusement obturée de tissu opaque, ajoutant à l’étrange de cette atmosphère planant au-dessus du petit village de 500 habitants. Jusqu’alors essentiellement connu pour avoir été le théâtre de l’affaire Martin Guerre, au XVIe siècle, Artigat abrite sans doute cette fois un bien plus lourd héritage.

Tandis que la thèse d’un Mohamed Merah « loup solitaire » fait désormais sourire – jaune – jusque dans les propres rangs des services de renseignement incriminés, c’est ici que coule probablement la source de sa radicalisation religieuse, bien des années avant ses crimes sauvages. Ici, à trois quarts d’heure de Toulouse et à 400 mètres d’altitude, où se calfeutre depuis 1991 un personnage voilé de mystères, l’insaisissable Olivier Corel, surnommé « l’émir blanc ».

Un cadre bucolique

Souvent inquiété, jamais condamné, telle est pour l’heure l’obscure trajectoire de ce Franco-Syrien de 65 ans auquel Mohamed Merah et son frère Abdelkader rendaient encore visite six semaines avant les premiers assassinats. « Pour réciter quelques versets coraniques et régler une affaire de divorce », croit simplement se souvenir l’homme à l’épaisse barbe rousse en ouvrant sa porte. Et de la refermer presque aussitôt, sur l’injonction de son épouse Nadia. « Trop d’histoires circulent autour de nous, écrivez ce que vous voulez », lâche cette femme que certains décrivent comme la véritable éminence grise et religieuse du ménage.

Car derrière le cadre faussement bucolique d’une villégiature peuplée de moutons et de pigeons d’élevage, voilà ce couple aujourd’hui fortement suspecté d’avoir fait la mauvaise éducation de la plupart des salafistes de la région toulousaine, et notamment ceux de la famille Merah. Arrêté en 2007 dans le cadre du démantèlement d’une filière djihadiste dont la justice le soupçonnait d’être la tête pensante, l’émir blanc s’en est tiré avec un non-lieu tandis que six de ses proches devaient être condamnés pour association de malfaiteurs à visée terroriste.

Déjà très proche de Corel et de son disciple djihadiste Sabri Essid, Abdelkader Merah en fut alors quitte pour sa première fiche aux Renseignements généraux, en tant que « militant salafiste membre de la communauté d’Artigat ». S’ensuivront malgré tout de fréquentes virées en Ariège, souvent accompagné de sa sœur Souad et de son petit frère Mohamed.

Les visites des frères Merah

« Le nom d’Abdelkader apparaît dans le dossier d’Artigat mais il n’est encore qu’un simple membre de la communauté », explique aujourd’hui à « Sud Ouest » Jean-Louis Bruguière. Chargé de démanteler cette filière irakienne, l’ancien juge antiterroriste fut ainsi à l’origine de la mise en examen d’Olivier Corel. « Ce n’est pas un exécutant parce qu’il est malin mais je suis persuadé qu’il est bel et bien au cœur du réseau. Corel s’occupait de la formation religieuse des jeunes qu’il repérait à la mosquée Bellefontaine, à Toulouse. Des paumés ou des voyous qu’il poussait ensuite au djihad. »

Car l’émir Corel n’a en effet rien de l’ermite retiré dans les collines ariégeoises. Loin de la carte postale désolée des environs, c’est même depuis son repaire d’Artigat que l’homme – pourtant fiché comme responsable des Frères musulmans syriens – a patiemment tissé sa toile. Arrivé en France en 1973 afin d’y faire des études de pharmacie qu’il abandonnera pour devenir intérimaire à l’usine AZF, le salafiste rachète en 1991 le piteux hameau des Lanes. Quelques vieilles pierres en cul-de-sac dont l’histoire se confond depuis lors avec celle de sa nébuleuse islamiste.

Au plus fort de son emprise sur les jeunes convertis de la région, plus d’une douzaine de familles feront ainsi des lieux un chantier permanent. « Les maisons ont poussé comme des champignons et ils ont entamé la construction d’une mosquée », se souvient un ancien du village. Peut-être trop barbus pour être malhonnêtes, les disciples de Corel ne seront paradoxalement plus inquiétés après le coup de filet de 2007. « Le problème, c’est que maintenant les vrais islamistes ne portent pas la barbe, pas plus qu’ils ne fréquentent ostensiblement les salles de prière », se justifie un officier de la DCRI (1). « On peut à la limite comprendre que ceux-là n’aient pas trop intéressé mes collègues de Toulouse. »

Mais tandis que la communauté d’Artigat se délite sur fond de querelles intestines, en parallèle tout s’enchaîne, se mêle et se lie entre la famille Merah et cet émir blanc de plus en plus influent après l’expulsion de deux autres imams toulousains (voir l’infographie). Condamné pour vol, le jeune Mohamed retrouve en 2008 derrière les barreaux l’expérimenté Sabri Essid, il sympathise avec ce djihadiste condamné à sept années d’incarcération. Ce même Essid qui, un peu plus tard, arrangera le mariage de son père et d’une certaine Zoulikha Aziri, la mère des Merah, avec la bénédiction de « cheikh » Corel. Essid qui, déjà en 2006, conduisait Abdelkader en Belgique pour qu’il s’envole vers son école religieuse égyptienne. Essid qui, enfin, jouera les maîtres de cérémonie à l’heure d’enterrer celui qu’il appelle désormais son « demi-frère » Mohamed.

« Corel savait tout… »

« Plus que jamais l’ombre de Corel plane au-dessus de l’affaire Merah », s’inquiète Samia Maktouf, l’avocate des familles de victimes, après la récente interpellation d’un nouveau suspect lié au groupe d’Artigat. « Voilà pourquoi nous demandons aux juges l’accès à son dossier. » Dans son combat contre sa propre famille, Abdelghani Merah, le frère répudié, ne demande pas autre chose : « Corel était au courant de tous les faits et gestes de mon frère, mais aussi de ses intentions. » Hier, à l’heure où l’État décorait à titre posthume la première victime de Mohamed Merah, une source judiciaire confirmait qu’Olivier Corel n’avait a priori toujours pas été auditionné par la police.

Sud Ouest

  1. Aucun commentaire pour l’instant.
  1. No trackbacks yet.

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :