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Suicide des agriculteurs, et maintenant on fait quoi ?

Dans de nombreux cas, la résolution de problèmes vient de ce que l’on appelle la « volonté politique ». Mais si celle-ci n’existe pas, alors les médias jouent un rôle capital, en mettant en avant ces problèmes de manière telle qu’il ne devient plus possible de les occulter. C’est ce qui est en train de s’opérer aujourd’hui à propos du suicide en agriculture.

Le sujet fait désormais partie de l’actualité, depuis le 11 octobre dernier, et la journée nationale d’hommage organisée à Saint-Anne d’Auray. Et il vient brusquement de rebondir, ce dimanche 10 janvier, avec deux reportages à la fois très intéressants sur le fond, mais aussi venant de médias qui dépassent très largement le cadre des microcosmes local ou agricole : un reportage de 50 minutes diffusé le matin sur France Inter dans l’émission Interception, un autre d’un quart d’heure sur M6 dans le cadre du magazine 66 minutes.

Les témoignages de France Inter et M6

Voici quelques phrases qui ont été prononcées lors des témoignages d’agriculteurs recueillis par la journaliste de France Inter, Vanessa Descouraux : « Il faudra peut-être ouvrir les yeux à nos politiques, à notre société. Il y a plein de gens en détresse, chacun fait son boulot dans son coin » ; « Faut pas avoir peur de le dire, parce que demain ça peut être notre voisin » ; « On nous pousse à investir si on veut rester dans le tempo. On est des numéros maintenant, on ne nous respecte plus. » « Mon voisin, je n’aurais pas cru qu’il aurait fait ça ». « Depuis 40 ans, la politique agricole n’a qu’une seule préoccupation, le maintien des volumes ; l’homme on ne s’en préoccupe pas. D’ailleurs, on dit volontiers que les agriculteurs n’ont plus le droit à l’erreur. »… « Le paysan, quand il sème, c’est pour offrir la vie. Il s’est fait dessaisir de ça, il n’a plus de reconnaissance. Les finances, il n’y a pas que ça, on voit des paysans qui se suicident qui sont très bien financièrement. »

Et l’on peut ajouter le commentaire journalistique de Vanessa Descouraux à propos de la journée du 11 octobre : « Il n’y avait aucun responsable politique, aucun responsable syndical… »

Dans le sujet du 66 minutes de M6, on relève ces autres témoignages : « On travaille à perte depuis plus d’un an, il y a un moment où on ne peut plus. » Ou encore : « On n’a pas commis de crime, et pourtant nous passons en conciliation de justice (Ndlr : pour espérer étaler notre dette). On n’a fait que travailler… »

Quelle est l’ampleur du phénomène ?

Le sérieux journalistique de ces deux grands médias et de ses reporters ne peut en aucun cas être mis en cause. L’exagération éventuelle du phénomène, mise en avant par ceux qui n’ont pas voulu s’en préoccuper jusqu’à présent, ne se fonde finalement que sur les chiffres officiels, une étude rendue publique fin 2013 et évoquant les années 2007 à 2009… En d’autres termes, depuis 2009, nous ne savons, officiellement, rien.

Il conviendrait donc de se soucier, pour de bon, de connaître l’ampleur de ce à quoi il faut faire face. La politique de la poussière sous le tapis ne peut plus durer, et cela grâce à la médiatisation. Mais comment chiffrer ? Une autre enquête ? Celle de l’InVS (institut de veille sanitaire) en collaboration avec la Msa (mutualité sociale agricole) éditée en 2013 mais portant sur 2007-2009 présentait des défauts : 1. Il s’agissait d’une extrapolation généralisée d’après quelques résultats récoltés ; 2. Elle ne tenait pas compte des toutes petites exploitations ; 3. Elle ne prenait en compte que les suicides déclarés comme tels, alors qu’il arrive tout de même relativement souvent qu’un suicide soit déclaré comme « accident », ne serait-ce que si sa cause est l’endettement, pour que celui-ci ne vienne pas créer un autre suicide, celui de la veuve (et donc pour que l’assurance, qui exclut très souvent le suicide, puisse jouer) ; 4. Enfin, on l’a déjà dit plus haut, les dates : sortir des chiffres plus de 4 ans après, ce n’est pas acceptable…

Mais si la volonté politique devait enfin exister, il existerait d’autres méthodes de calculs. Je vous cite un exemple, les banques peuvent donner leurs chiffres de clôtures de compte (ou de changement d’affectation vers la veuve ou le veuf). Et cela bien sûr sans lever le secret bancaire, juste en donnant des statistiques globales, par département, et bien sûr réelles. Après il y a un tri à faire sur les causes de ces clôtures, mais il est, le plus souvent, réalisable par les banques elles-mêmes. Tout seul, dans son coin, Jacques Jeffredo, l’organisateur de la journée du 11 octobre, par ses propres recoupements par rapport aux chiffres qu’il a lui-même récoltés sur plusieurs cantons et départements, estime qu’il existe un minimum de 2 suicides d’agriculteurs par jour. La Msa avait donc chiffré à 1 tous les deux jours. Ce n’est du tout la même chose (une différence de 1 à 4 !). Aucune politique sérieuse pour endiguer le phénomène ne peut être menée sans connaître son ampleur. Il faut donc commencer par là : chiffrer, avec le plus d’exactitude possible.

Mener une politique humaine, et même de reconversion quand c’est nécessaire

Ce que l’on sait par ailleurs, mais qui n’est pas rendu public officiellement car personne ne veut prendre le risque d’être le messager de mauvais augure (là encore, c’est aux journalistes de le faire…), c’est qu’il y aurait entre 10 et 20 000 exploitations agricoles (évidemment une fourchette trop large, l’estimation mériterait d’être affinée) pour lesquelles il aurait mieux valu, selon des critères économiques, ne pas accorder le droit à l’installation. 10 à 20 000 exploitations dont on s’attend, dès le commencement, sans même tenir compte des contextes de crise qui bien sûr vont amplifier cette statistique plus tard, à ce qu’elles finissent mal… La pression pour accorder l’installation là où on ne devrait pas a des causes multiples (montrer un secteur dynamique avec des jeunes, l’intéressé ou ses parents qui insistent, les syndicats qui de bonne foi veulent de l’installation, etc.), on ne peut pas incriminer l’un ou l’autre. En revanche, ne rien faire devient directement criminel quand on sait que la situation peut mener au suicide. En droit, cela s’appelle « incitation au suicide »…

Donc que faire ? La Msa a mis en place des cellules d’écoutes, ou des réseaux « sentinelle ». Un effort louable, mais avec des moyens en proportion à ses propres chiffres, donc largement insuffisants. Pour donner un exemple qui m’a été rapporté, lorsque le problème livré par celui qui appelle est jugé trop important, l’interlocuteur de la Msa transmet le dossier à un psy professionnel, qui doit donc rappeler l’agriculteur… Malheureusement le délai entre l’appel au secours et le retour du psy de la Msa peut prendre jusqu’à plusieurs jours… Le temps, largement, d’avoir laissé l’irréparable se commettre.

Il faut donc aller plus loin, beaucoup plus loin. Donner les moyens à la Msa de répondre dans des délais « normaux » (dans la journée, pas plus de quelques heures), c’est le minimum du minimum. Mais évidemment ça ne suffit pas. Il faut une action politique d’ampleur. Engager des actions de reconversions, avec un programme de formations à la clef, qui inclut un nouveau choix professionnel mais aussi une forme de psychologie permettant à ceux qui rentrent dans ce programme puisse faire face à leur sentiment d’échec. Ça ne s’improvise pas, il faut des moyens pour cela, donc une réelle volonté politique, qui n’existe pas aujourd’hui. Sans compter qu’un tel plan de reconversion pose des questions induites : quid de l’installation ? De l’occupation du territoire rural ? De nos besoins en productions ? De la définition nouvelle que l’on veut donner la « ferme France » ? Aujourd’hui, tout est déconnecté. Un jour on passe une loi allant dans le sens de l’environnement, le lendemain une autre vers l’économique, du coup on désarçonne tout le monde… Et si, enfin, tout était regardé ensemble, pour être reconstruit, dans le cadre d’une vraie loi agricole, pas de celles qui ont été faites depuis trop longtemps uniquement pour donner leur nom au ministre en place, et de passage…

Article Source et en ligne simultanément sur Atlantico

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