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Comment la gauche a mené l’Education nationale à la dérive

Il y a longtemps que la gauche tient l’éducation nationale, avec plus ou moins l’accord du reste de l’arc politique, pour sa Chose.

Plusieurs raisons à cela. D’abord l’héritage des Lumières. Faire progresser la société en diffusant les Lumières dans le peuple : quoi de plus conforme aux idéaux de la gauche ?

Ensuite l’histoire, ou du moins la lecture qu’en a imposée l’idéologie socialiste : l’école, grand œuvre de Jules Ferry et des grands républicains de la génération de 1880 – ce qui occulte le fait que la Révolution avait désorganisé l’éducation populaire, que la loi Guizot (1833) avait déjà conduit à une scolarisation d’au moins 80 % des enfants, que Jules Ferry et les siens ne remettaient nullement en cause le monopole de la bourgeoisie dans l’enseignement secondaire et supérieur. La démocratisation de ce dernier doit en revanche beaucoup, c’est une justice à lui rendre, à un homme politique socialiste injustement décrié, Guy Mollet. Elle devait se réaliser en grand dans les années soixante.

Troisième connivence : la couleur politique de la majorité des membres de l’institution, non seulement les enseignants, en majorité orientés à gauche (dans une proportion d’environ 2/3) et surtout l’appareil de la rue de Grenelle, de l’inspection générale aux grands syndicats dont le poids s’exerce lourdement sur les politiques menées par ce ministère, que le gouvernement soit de droite ou de gauche.

Ces accointances historiques entre la gauche et la grande tache éducative ne devraient cependant pas occulter ce fait massif : si l’opinion ressent, à juste titre, une dégradation de la machine éducative française,  qui se traduisent par un retour de l’illettrisme à un niveau qui n’est pas si éloigné de ce qu’il était sous la Monarchie de Juillet, c’est principalement à la gauche qu’on le doit.

On retrouve, en ce domaine comme en d’autres, le traditionnel primat de l’idéologie sur les faits qui caractérise les politiques de la gauche, pas seulement marxiste.

Dans le légitime et massif mouvement de démocratisation de l’enseignement lancé après la guerre, deux virus, d’abord anodins mais qui devaient se révéler avec le temps profondément destructeurs, se sont infiltrés, jusqu’à en annihiler une partie des effets.

Le premier est celui du faux égalitarisme.

Le plan Langevin Wallon élaboré en 1947 par des universitaires membres du parti communiste fixait l’objectif d’une filière unique (ou tronc commun) pour tous les élèves de l’enseignement primaire et du premier cycle du secondaire. On peut dire que ce plan est depuis 60 ans la charte de l’éducation nationale.

Au départ, le tronc commun avait pour but de donner les mêmes chances aux enfants des différentes classes sociales et à cet égard, il était justifié. Jusqu’en 1965, le secondaire comprenait en effet trois filières : les uns restaient à l’école élémentaire jusqu’au certificat d’études, les autres allaient au collège d’enseignement général, puis à l’École supérieure, les autres au lycée.

La démocratisation devant être aussi une promotion. L’âge limite de la scolarité obligatoire fut porté dès 1959 de 14 à 16 ans .

Le système dériva dès lors qu’on considéra qu’il fallait mettre dans les mêmes classes, non seulement les élèves de différentes origines sociales mais encore de différents niveaux, vocations ou goûts. C’est ce qu’accomplit la réforme Haby (1975), du nom du ministre de l’éducation nationale de Giscard.

À tout le moins restait-il des différences de rythme : les moins à l’aise pouvaient redoubler. La réforme Jospin de 1989 interdit pratiquement cette possibilité. Il fut acquis que tout le monde devait avancer sur le même chemin et du même pas, qu’il ait assimilé ou non ce qu’on lui avait enseigné.

Mettre dans le même moule et faire avancer au même rythme des élèves de niveaux et aptitudes très différents multiplie les effets pervers : ceux qui ne suivent pas n’ont aucun moyen de se raccrocher (malgré le développement récent de devoirs assistés, publics ou privés) ; les moins doués vivent l’école comme une source d’humiliation permanente, voire comme un bagne. Ils prennent l’habitude au fil des ans d’écouter sans comprendre, ce qui n’est pas la meilleure manière de former des citoyens.

L’autre virus est ce qu’on appela la « rénovation pédagogique ». Les pédagogues de métier considérèrent que la pédagogie, tenue depuis la plus haute antiquité pour un art qui s’apprenait sur le tas, et relevait d’abord du talent ou du charisme de l’enseignant, et surtout de la maîtrise de son domaine, était en réalité une science.

Comme l’évolution des sciences dures entraînait un progrès technique se traduisant par des produits nouveaux et de meilleurs rendements, les sciences humaines devaient, elles aussi, selon cette conception, générer des progrès techniques en matière de pédagogie. C’est de cet état d’esprit que procédèrent la substitution, au cours des années soixante, de la méthode globale d’apprentissage de la lecture à la méthode analytique. Dans la même ligne, les « pédagogistes » promurent les méthodes dites actives selon lesquelles l’enfant devait, non pas être instruit mais découvrir par lui-même ce qu’on voulait qu’il apprenne. Pour un des papes de cette doctrine, Philippe Meirieu, l’enfant et non plus le professeur, devait être « au centre de l’enseignement ». Ces idées ont inspiré la loi d’orientation du 10 juillet 1989, dite loi Jospin jamais sérieusement remise en cause depuis.

Elle est toujours la charte de l’enseignement primaire et secondaire. Elle comporte d’autres dispositions perverses, telle la création des IUFM. Officiellement, il s’agit de former les nouveaux enseignants aux méthodes pédagogiques, ce qui se traduisit la plupart du temps  par deux ans d’idéologie abrutissante. En fait, il s’agissait aussi d’assurer la perpétuation d’un vivier d’hommes et de femmes propres à entrer au parti socialiste. Promus pompeusement professeur des écoles, les instituteurs, qui avaient conservé un vrai prestige dans la population, furent noyés dans la grisaille enseignante.

Ces mesures n’ont pas porté remède mais aggravé la montée de l’illettrisme.

En 1997, Lionel Jospin choisit Claude Allègre, son ancien directeur de cabinet, comme ministre de l’éducation nationale. Allègre se tailla un beau succès dans l’électorat de droite en dénonçant le « mammouth » (l’administration de l’Éducation nationale) et en prenant à partie le corps enseignant. Mais cette démagogie de droite cachait mal la poursuite des orientations habituelles de la gauche en matière d’éducation. C’est à Philippe Meirieu que le ministre confia en 1998 la rédaction de la Charte de l’école du XXIe Siècle. Claude Allègre s’est fait également remarquer par la critique bruyante des grandes écoles, fleuron de l’excellence française.

Revenue au pouvoir, la droite n’a guère remis en cause ces orientations.

Depuis vingt ans toute une école de pensée, critique des méthodes imposées par le ministère, comprenant Alain Finkielkraut, Élisabeth Altschull, Jean-Paul Brighelli, Marc Le Bris, Rachel Boutonnet, Liliane Lurçat, Laurent Lafforgue, médaille Fields 2002, Frank Debié, Marie-Christine Bellosta, Natacha Polony, Françoise Guichard etc., produit à l’appui de ses thèses de multiples livres[2], articles, blogs contrastant avec la stérilité intellectuelle de l’école officielle, sans parvenir à être vraiment écoutée.

Les orientations fondamentales ne sont pas remises en cause. Proposant un nouveau train de réformes, Jacques Attali, resté homme de gauche même s’il travaillait pour Nicolas Sarkozy, n’a rien trouvé de mieux pour combattre l’illettrisme qu’une nouvelle modernisation des méthodes pédagogiques.

La philosophie de Bourdieu a, elle aussi, joué un rôle clef : pour ce dernier, l’enseignement classique était discriminant et inégalitaire car, se fondant sur les valeurs bourgeoises, il favorisait les enfants de familles bourgeoises maîtrisant mieux la langue et les »codes culturels » de la société. À supposer que cette théorie soit fondée, la dernière des conséquences à en tirer était celle qui le fut : le relâchement général des exigences liées à la langue et à ces codes ; le résultat en fut que ceux qui ne trouvaient pas cet enseignement dans leur famille, ne le trouvèrent plus non plus à l’école comme c’était le cas au bon vieux temps de l’école républicaine. Il n’est pas exagéré de dire que Bourdieu, sociologue de gauche et même d’extrême gauche, a été un des fossoyeurs de l’école républicaine.

Quoi qu’il en soit, l’école de Jules Ferry est morte et c’est la gauche « qui l’a tuer » !

Roland Hureaux pour Atlantico

[2] Parmi ces ouvrages, on citera notamment : Marc Le Bris, Et vos enfants ne sauront pas lire ni compter, Stock ; Rachel Boutonnet, Journal d’une institutrice clandestine, Ramsay ; Elisabeth Altschull, L’école des egos, contre les gourous du pédagogiquement correct, Albin Michel ; Liliane Lurçat, La destruction de l’enseignement élémentaire et ses penseurs et La débâche de l’école (avec Laurent Lafforgue), François-Xavier de Guibert ; Jean-Paul Brighelli, A bonne école, Gallimard ; Natacha Polony, Nos enfants gâchés : petit traité sur la fracture générationnelle française, Jean-Claude Lattès

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